BIZET (G.)


BIZET (G.)
BIZET (G.)

La gloire posthume qu’à connue Bizet avec Carmen a fait de lui un des ces innombrables créateurs dont l’histoire n’a retenu qu’une œuvre, injustice flagrante si l’on considère l’importance de Bizet dans l’histoire de la musique française et la valeur indéniable de ses autres ouvrages. Il s’est imposé dans l’univers alors bien terne de la musique française, qui cherchait un nouveau souffle après le passage dévastateur de Berlioz et devait se contenter de compositeurs d’opéras comme Ambroise Thomas, Jacques Fromental Halévy ou Giacomo Meyerbeer. À cet égard, Bizet constitue le maillon indispensable qui mène à Debussy. À une époque où la musique française se complaisait dans une médiocrité facile, il est à l’origine d’un renouveau dont les retombées dépasseront largement le strict domaine lyrique.

Des dons exceptionnels

On ne risque guère de se tromper en rêvant de ce qu’eût été la place tenue par Bizet s’il avait eu le temps de la tailler à sa mesure. Son admiration pour Wagner et l’affirmation corollaire, dans son œuvre propre, d’un art qui lui est opposé en tout point disent assez bien qu’il était de taille à dresser devant l’envahisseur une digue puissante; bien autrement que n’avaient chance de le faire les meilleurs musiciens de sa génération: un Saint-Saëns, un Delibes, un Massenet..., l’un trop sec, les autres trop frivoles. Il avait toutes les armes pour bien tenir ce rôle: le don inné, la science acquise, la générosité de cœur, la curiosité intellectuelle.

Le don? Sans doute le tenait-il de la famille de sa mère, née Delsarte. Georges Bizet avait vu le jour à Paris le 25 octobre 1838. La musique était reine au foyer de son oncle François Delsarte, personnage extravagant, chanteur sans voix, mais professeur célèbre dans l’Europe entière. On peut comprendre que le mariage d’Aimée Delsarte avec le coiffeur-perruquier Adolphe Bizet ait pu être vu d’un assez mauvais œil dans un tel milieu, encore que ce nouveau Figaro ne fût pas dépourvu de talents musicaux, qu’il développa en devenant compositeur et professeur de chant. Georges Bizet, qui n’eut jamais pour son père beaucoup d’estime, lui rendait témoignage, le disant «le seul professeur qui connaisse l’art de la voix», propos un peu désobligeant pour l’oncle Delsarte.

La science acquise? Bizet, pianiste virtuose dès l’enfance, par les soins de sa mère, entra au Conservatoire par faveur, avant l’âge requis, et y fit brillamment toutes ses classes, jusqu’au prix de Rome qu’il remporta à dix-huit ans, dès son deuxième concours, en 1857. Il avait déjà fait jouer l’année précédente, aux Bouffes-Parisiens, une opérette en un acte, Le Docteur Miracle , qui lui avait valu le premier prix, ex aequo avec Charles Lecocq, dans un concours organisé par Offenbach. C’est dire la précocité du jeune musicien, que viendra confirmer encore la découverte, en 1933, de la Symphonie en ut , écrite à dix-sept ans et jugée inavouable par son auteur lui-même. Elle contient pourtant, parmi beaucoup de détails exquis, une longue phrase de hautbois où se montre clairement la générosité d’une invention mélodique dont il devait donner par la suite des exemples fameux.

Quant à son langage harmonique, il est le plus précieux, le plus savoureux et le plus personnel de la musique française de son temps. Son art des enchaînements rares et imprévus, sa façon d’éclairer une mélodie rigoureusement diatonique et tonale par des accords contrastés, empruntés au besoin à des tonalités étrangères, son jeu raffiné des retards et des appoggiatures, tout signale en lui un artiste devenu maître de son langage.

Une vie difficile, une mort prématurée

Sa générosité de cœur? Elle lui a coûté assez cher pour qu’il ne soit pas permis d’en douter. Toute sa vie en témoigne et surtout l’histoire de son mariage, en 1869, avec Geneviève Halévy, fille du compositeur de La Juive , future épouse en secondes noces du banquier Strauss et promue par Marcel Proust duchesse de Guermantes. C’était alors une jeune femme séduisante certes, mais névrosée, en perpétuelle discussion avec une mère que sa folie intermittente conduisait de maison de santé en maison de santé. L’inépuisable dévouement de Bizet pour sa belle-mère ne le cédait en rien à son amour attentif pour sa femme, un amour sans cesse traversé de drames qui, dans la dernière année du musicien, menacèrent fort de détruire son ménage.

Après une période dominée par des activités pianistiques souvent alimentaires (leçons et répétitions d’opéras, arrangements de partitions), il compose un premier opéra, Les Pêcheurs de perles (1863), dont l’accueil est assez médiocre et qui deviendra pourtant l’un de ses ouvrages les plus populaires. La Jolie Fille de Perth (1866) et Djamileh (1872) ne connaissent pas davantage le succès. Le choix de ses sujets révèle tout autant les goûts de l’époque que la curiosité intellectuelle de Bizet, qui recherchait volontiers l’exotisme et se plongeait parfois dans des études philosophiques. En 1871, il compose une suite de douze pièces pour piano à quatre mains, Jeux d’enfants , qu’il orchestrera en partie (six numéros): son langage s’est simplifié, laissant couler librement la veine mélodique et montrant un raffinement harmonique qui trouve son épanouissement dans le musique de scène pour la pièce d’Alphonse Daudet L’Arlésienne (1872). À la création, c’est un nouvel échec pour le compositeur, que compense vite le succès de la suite symphonique créée un mois plus tard par Jules Pasdeloup. Après une autre tentative dans le domaine lyrique (Don Rodrigue , 1873, resté inachevé) et une page de circonstance, l’ouverture Patrie (1873), Bizet consacre toutes ses forces à la composition de Carmen , sur un livret de Meilhac et Halévy d’après la nouvelle de Prosper Mérimée (1873-1874). L’ouvrage est mal accueilli à l’Opéra-Comique, où la critique juge l’intrigue indécente et vulgaire. Il est vrai que l’ouvrage avait de quoi surprendre, tant il s’écarte des conventions de l’époque avec cette antithèse d’héroïne et cette fin tragique. Mais la véritable nouveauté de Carmen réside surtout dans la vérité des personnages, l’expression de leurs sentiments, le sens de la couleur et du mouvement.

Les circonstances de la mort de Bizet, à Bougival, le 3 juin 1875, restent obscures: quelques semaines après la création de Carmen , dans la nuit de la trente-troisième représentation, il succombait à une crise cardiaque. Saint-Saëns est à l’origine de la légende selon laquelle Bizet se serait laissé mourir, croyant à l’échec de Carmen . Mais c’est faire abstraction d’une santé délicate (fragilité de la gorge et rhumatismes aigus) et de l’attitude du public, qui était plus ouvert que la critique.

L’œuvre et son destin

Après sa mort, il y eut encore trois représentations de Carmen à Paris, et c’est de l’Opéra de Vienne, où Brahms vint le voir et l’entendre vingt fois de suite, que le chef-d’œuvre reprit plus tard son vol. C’est à Vienne également que Wagner le connut et l’admira sans réserve, ne se doutant pas que Nietzsche en ferait un jour une machine de guerre contre lui.

Quelques-unes des appréciations du philosophe sur la musique de Bizet sont à retenir pour leur justesse et leur pénétration. Il parle de «son allure légère, souple, polie». Il s’enchante de ce qu’elle ne procède pas – comme celle de Wagner – par répétition, de ce qu’elle fait confiance à l’auditeur en «le supposant intelligent».

Lorsque Nietzsche écrit: «L’orchestration de Bizet est la seule que je supporte encore», il pense évidemment à sa luminosité, à son absence d’enflure. Chaque élément sonore y est dur, concentré dans sa substance, entouré d’air et d’espace.

Quand il écrit de cette musique: «Il me semble que j’assiste à sa naissance», il consacre ainsi son naturel, sa spontanéité. Peut-être aussi ressent-il, sous cette forme imagée, cet art des charnières qu’aucun musicien de théâtre n’a maîtrisé comme Bizet. On ne sent jamais le passage d’une situation à une autre, d’un centre d’intérêt, d’un moyen d’expression à un autre... sauf, bien entendu, s’il veut que nous le sentions, car c’est alors non plus l’art des charnières, mais celui des contrastes qui est mis en action.

Quant à son instinct de l’accent dramatique qui porte, en une formule ramassée et percutante, il éclate à chaque page, notamment dans le duo final de Carmen , et c’est encore à Nietzsche que nous emprunterons, pour conclure, la phrase qui l’illustre d’un exemple caractéristique: «Je ne connais aucun cas où l’esprit tragique, qui est l’essence de l’amour, s’exprime avec une semblable âpreté, revêt une forme aussi terrible que dans le cri de don José: “C’est moi qui l’ai tuée...”»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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